Né le 15 juillet 1931, boursier de l’État du Cameroun, Eugène NJOH-LEA débarque en France en 1951 après avoir obtenu son BEPC dans la ville de Nkongsamba. Il commence à jouer au football dans un club régional, mais ses performances tapent rapidement dans l’œil des dirigeants de St-Etienne qui décident de le recruter. Il passera cinq ans chez les « verts » de 1954 à 1959. Lors de la saison 1956-57, NJOH-LEA fait partie de l’effectif qui remporte le premier titre de champion de France de l’histoire de l’AS St-Etienne. Avec 29 buts, il finit 3ème meilleur buteur, après Just Fontaine et Thaddée Cisowski. Parallèlement, NJOH-LEA n’abandonne pas pour autant ses études puisqu’il s’inscrit à l’université à Lyon, puis finit par rejoindre l’Olympique lyonnais. Il obtiendra un DES en Droit avant d’aller suivre les cours de l’École des Hautes Études d’Outre-mer située à Paris. NJOH-LEA portera aussi le maillot du Racing de Paris, club phare de la capitale française à cette époque. Il entame une carrière de diplomate pour le compte du Cameroun à Rome et essaye de la concilier avec son autre activité le football. Mais cela s’avère rapidement impossible et NJOH-LEA abandonne sa carrière avec le Racing. Le 16 novembre 1961, NJOH-LEA avait été l’un des fondateurs de l’UNFP en France (Union Nationale des Footballeurs Professionnels), avec Just Fontaine et Jacques Bertrand. Selon Just Fontaine cité par France Football, « C’est Eugène qui avait eu l’idée de créer un syndicat de footballeurs. Il avait une idée toutes les 30 secondes ». Eugène NJOH-LEA avait caressé un autre rêve, celui d’instaurer le football professionnel en Afrique.
Il sacrifie ses économies pour défendre la promotion et la mise en place d’un football structuré sur le continent, mais ses propositions ne rencontrent que peu d’écho: « je me suis aperçu que les dirigeants africains avaient leurs priorités ailleurs. Ils sont incapables de prendre des décisions et encore moins de les exécuter. J’ai aussi compris pourquoi mon ami Diallo Telli disait que l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine) est un cimetière de résolutions ».
Son projet d’instaurer le football professionnel au Cameroun ne rencontrera pas plus de succès, toujours torpillé par certains responsables politiques de l’époque. Il était pourtant arrivé au Cameroun avec quatre clubs professionnels français (Lens, Nancy, Laval, Reims) pour un tournoi à Noël 1987, ainsi qu’une quarantaine de journalistes et, un accord de la société des banques suisses prête à financer l’opération sans oublier, des sponsors et des équipementiers également intéressés.
Il prônait la mise à disposition de moyens financiers permettant la création d’infrastructures sportives viables, la formation et le recyclage permanent des entraîneurs, la formation de footballeurs depuis les poussins jusqu’aux seniors, l’obligation pour tous les clubs de tenir une gestion financière saine, la mise en place d’un contrôle financier à la fois au niveau de la ligue chargée de gérer le football semi professionnel et les clubs, le contrôle de la billetterie depuis l’émission jusqu’à la vente en passant par la distribution, l’organisation d’un championnat véritablement compétitif… Mais il n’obtint jamais la caution des autorités camerounaises et la fédération torpillait un projet qui aurait pu changer la face du football camerounais. Selon Richard EKOKA, observateur averti, Eugène NJOH-LEA avait fait preuve d’un excès d’optimisme en pensant que les mentalités avaient évolué au Cameroun. L’utopie fut de croire qu’il avait affaire à des compatriotes qui, comme lui, aimaient le sport pour ce qu’il est. Or les dirigeants camerounais n’aimaient pas et n’aiment toujours pas le sport. Eugène NJOH-LEA avait confié à des journalistes camerounais que s’il mourrait sans voir aboutir son projet, il s’en irait triste car «n’ayant pas eu le sentiment d’avoir donné à son pays tout ce qu’il aurait pu lui apporter.»
Avec St-Etienne, NJOH-LEA avait inscrit 70 buts en 135 matchs. Eugène NJOH-LEA qui se décrivait comme un « professionnel par accident » avait coutume de dire qu’on ne pouvait rien faire tout seul quel que soit son talent. Il avait aussi dit dans Jeune Afrique en octobre 1970 que « Pour nous autres Africains, le football n’est pas un objet de contemplation, mais un instrument de combat contre le sous-développement et pour l’affirmation de notre personnalité. » Une leçon à méditer. Il est mort âgé de 75 ans.
